lundi 7 septembre 2026

Des lapins et des choux


 

En sommeil depuis près d’un an, notre blog a été réveillé par une actualité souriante : le 30 août dernier, l’ancien Premier ministre Dominique de Villepin déclarait sur un plateau de télévision : « Je n’ai pas mis ma petite culotte de chou pour me faire brouter le derrière par les petits lapins ». Mais que signifie donc cette expression et quelle est son origine ? Vu les innombrables réactions et commentaires suscités par cette formule qui fleure bon le terroir, nous sommes allés faire notre petite enquête.

Précisons tout d’abord que l’expression originale est « Se déguiser en chou pour se faire brouter le cul par les lapins ». Cela désigne l’attitude ambiguë du cauteleux qui dissimulera ses sombres desseins sous de plaisants atours (le chou étant en l’occurrence particulièrement apprécié par le lapin). (Cf. https://www.mots-surannes.fr/se-deguiser-en-chou-origine-signification/). Autrement dit, l’intéressé est tout simplement, un faux-jeton, (un faux-cul), un tartufe ou encore un patte-pelu, c.-à-d. un hypocrite qui cache de mauvaises intentions sous des manières douces et faussement honnêtes. ). L'image est celle d'une patte douce et velue qui ne sort pas ses griffes pour tromper sa proie.

Notre belle langue française aime beaucoup les lapins, mais aussi les choux. Comment se fait-il qu’on pose un lapin à quelqu’un lorsqu’on n’honore pas un rendez-vous ? Ce serait une allusion « au lapin posé sur les tourniquets des jeux de foire, qui paraît facile à gagner et qu’on ne gagne jamais ». (Cf. https://www.expressio.fr/expressions/poser-un-lapin). Par extension, le « poseur de lapin » était celui qui faisait attendre son paiement (le lapin) ad vitam aeternam à la femme dont il avait profité. Au fil du temps, l’attente d’un paiement a cédé la place à l’attente d’une personne avec laquelle on a rendez-vous.

À qui n'est-il jamais arrivé, en voulant entreprendre quelque chose, de faire chou blanc ? Cette expression nous vient peut-être du Berry où coup se prononce choup en dialecte berrichon (comme chacun sait, « une poule cha pond et un chapon, cha pond pas »). Et au jeu de quilles un coup blanc – qui se prononce chou blanc – était un coup nul qui ne rapportait aucun point. La situation n'est pas plus glorieuse lorsqu'on se retrouve dans les choux : la, c'est la paronymie – c.-à-d. la proximité à l'oreille – entre les choux et échouer qui est à l'origine de cette expression. A l'inverse, il est beaucoup plus plaisant de faire ses choux gras de quelque chose, c'est-à-dire d'en retirer profit, de s'en régaler. En ajoutant de la matière grasse au chou on rend ce mets beaucoup plus attrayant. Petite curiosité linguistique : en allemand, l'expression das macht den Kohl nicht fett (mot à mot "ce n'est pas cela qui rend le chou gras"), signifie qu'une action ne produit pas d'effet, n'améliore pas la situation.

Merci à M. de Villepin, dont le langage imagé a incité l’auteur de ce blog à en reprendre la rédaction.

dimanche 28 septembre 2025

À balles réelles...

 

L’intérêt que nous allons porter aux armes à feu dans ce billet est strictement linguistique. Loin de moi l’idée de faire la promotion de ces engins mortifères qu’on aimerait bien voir disparaître de la surface du globe. Commençons par le fusil, très présent dans notre langue. En latin, focilis signifie « qui produit du feu » ; focilis petra désigne ainsi la pierre à feu, souvent un silex. À l’origine, un fusil est une pièce d’acier sur laquelle on bat un silex pour faire jaillir des étincelles, ce silex n’étant autre que la pierre à fusil. Les anciennes armes à feu étaient justement composées d’une pièce d’acier sur laquelle venait frapper un silex. Et c’est par métonymie que le terme de fusil a fini par désigner l’arme à feu qui comportait une telle pièce. Cela explique également pourquoi la tige d’acier utilisée pour aiguiser les couteaux s’appelle également fusil.

Si vous trouvez que l’addition qu’on vous a présentée au restaurant est un véritable coup de fusil, vous changerez peut-être d’établissement la prochaine fois. En adoptant une nouvelle stratégie pour choisir un autre restaurant vous aurez changé votre fusil d’épaule. Mais il y a fort à parier qu’après des agapes trop riches, vous vous écroulerez dans votre lit et dormirez alors peut-être en chien de fusil. Mais quel est donc ce bizarre canidé ? En fait, le chien était la pièce qui tenait le silex dans les anciens fusils et la forme de cette pièce ressemblait à un chien couché. Quant aux malheureux soldats qui, en 1914, sont partis à la guerre la fleur au fusil, leur insouciance, qui les avait peut-être conduits à planter une fleur dans le canon de leur fusil, allait bien vite être douchée par la plus effroyable des boucheries.

Autre arme à feu à l’étymologie singulière, le revolver. Ce terme nous vient de l’anglais to revolve (= tourner), issu du latin revolvere (=rouler en arrière). Ce nom fut créé par un colonel américain, Samuel Colt (à qui l’on doit le colt), inventeur du revolver, arme de poing caractérisée par un barillet qui tourne sur lui-même. Prenons garde à ne pas confondre revolver et pistolet. Si tous les revolvers sont bien des pistolets, un pistolet – c’est le terme générique pour désigner une arme à feu courte et portative - n’est pas nécessairement un revolver.

Le pistolet, lui, nous vient de l’allemand Pistole (qui veut dire pistolet), terme emprunté au tchèque píšťala désignant à l’origine un sifflet ou une flute, puis, par analogie de forme, une arme à feu portative. Beaucoup plus sympathique que le pistolet avec lequel on tire, citons le pistolet qu’on trouve dans toutes les boulangeries en Belgique et qui désigne un petit pain rond ou allongé. L’étymologie de ce dernier est controversée : pour les uns, le pistolet belge vient du latin pistor (= meunier, puis boulanger), lequel fournit ces petits pains. Mais selon d’autres étymologistes, leur nom vient de ce que ces petits pains, frappés d’une taxation abusive au XVIIe siècle, coûtaient presque une pistole (une monnaie ancienne) à Bruxelles. Ils furent dès lors surnommés pistooltje en flamand, c.-à-d. pistolet en français. Lorsque j’ai, pour la première fois, vu un pistolet fourré à l’américain sur la carte d’un café à Bruxelles, j’avoue m’être longuement creusé la tête pour comprendre de quoi il s’agissait.


jeudi 26 décembre 2024

Cette leçon vaut bien un fromage sans doute

 

Il y a quelque temps, nous évoquions la tartiflette, spécialité savoyarde à base de reblochon et de pommes de terre. « Comment voulez-vous gouverner un pays où il existe 258 variétés de fromages ? » : cette citation, souvent attribuée au Général de Gaulle, mais peut-être apocryphe, illustre en tout cas la grande diversité fromagère de notre beau pays. Et c’est à cette excellente spécialité culinaire que nous allons nous intéresser aujourd’hui, et plus particulièrement au reblochon.

Si la plupart des fromages tirent leur nom de l’aire géographique de leur production – camembert, brie, coulommiers, munster, emmenthal, gruyère, comté, chavignol, chaource etc. – on rencontre toutefois quelques exceptions, comme par exemple le brillat-savarin, ainsi nommé en hommage au magistrat et célèbre gastronome Jean Anthelme Brillat-Savarin (1755-1826) ou encore justement le reblochon.

Aucun toponyme ne porte en effet le nom de reblochon et l’étymologie de cette appellation est fort amusante. Ce fromage au lait de vache, qui bénéficie d’une appellation d’origine contrôlée (AOC) depuis 1958 et d’une appellation d’origine protégée (AOP) depuis 1996 est produit principalement en Haute-Savoie et dans quelques communes de Savoie. L’appellation trouve son origine dans le massif des Bornes et des Aravis, principalement la vallée de Thônes.

Le terme reblochon vient du verbe savoyard re-blocher qui signifie « pincer à nouveau (le pis de la vache) », c.-à-d. « traire une nouvelle fois ». Mais que vient donc faire ici cette histoire de double traite ? Au moyen-âge, les propriétaires des terres possédaient un droit d’auciège (ou ociège) sur les paysans qui exploitaient les alpages. Il s’agit d’une redevance annuelle en nature, perçue par les propriétaires et calculée sur la base du nombre de pots de lait produits en un jour par le cheptel. Lors du contrôle, le fermier procédait délibérément à une traite partielle afin de minimiser l’impôt à payer. Une fois le contrôleur parti, le paysan procédait à une seconde traite, qui n’était sans doute pas très abondante mais avait l’avantage de fournir un lait très riche en crème, parfait pour produire un fromage. Et c’est ainsi que cette petite fraude, appelée la rebloche (ou reblasse) a donné son nom à l’excellent reblochon.

La morale de cette histoire : fraude, il y a en effet, mais on ne va quand même pas en faire tout un fromage… eh bien si justement !

dimanche 26 mai 2024

L'affaire est dans le sac !

 

L’affaire est dans le sac ! Mais de quelle affaire s’agit-il donc ? Et de quel sac ? C’est l’univers de la justice qui nous a légué cette expression, et beaucoup d’autres. Sous l’Ancien Régime, toutes les pièces d’un dossier judiciaire étaient conservées dans un sac de toile, appelé sac à procès. On disait « l’affaire est dans le sac » lorsque toutes les pièces nécessaires à la tenue du procès étaient réunies dans ce fameux sac, alors scellé. Pour l’audience, l’avocat ou le procureur qui voulait produire des pièces à l’appui de sa plaidoirie, les extrayait dudit sac : il vidait son sac ! Lorsque l’avocat ou le procureur se montrait particulièrement rusé, pour ne pas dire retors, on disait de lui qu’il avait plus d’un tour dans son sac.

Dans l’attente du procès ou une fois celui-ci terminé, le sac à procès était fixé au mur par un crochet, plutôt que posé au sol afin d’éviter que des rats ou autres rongeurs n’en fassent leur ordinaire. On disait donc, dans l’attente du procès, que l’affaire était pendante.

Le sort des justiciables sous l’Ancien Régime n’était pas des plus enviables. Avant que le coupable ne soit cloué au pilori – poteau auquel le condamné était attaché pour l’exposer à la foule qui le conspuait -, il était bien sûr soumis à un interrogatoire serré : il était mis sur la sellette, un petit tabouret aussi bas qu’inconfortable destiné à placer le présumé coupable dans une situation d’infériorité.

Le condamné qui échappait au pilori pouvait se voir contraint à faire amende honorable ; l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert la définit ainsi :
« L’amende honorable est une sorte de punition infamante, usitée particulièrement en France contre les criminels de lèse-Majesté divine ou humaine, ou autres coupables de crimes scandaleux.
On remet le coupable entre les mains du bourreau, qui le dépouille de ses habits et ne lui laisse que la chemise, après quoi il lui passe une corde au cou, lui met une torche de cire dans la main, et le conduit dans un auditoire ou devant une église, où il lui fait demander pardon à Dieu, au Roi & à Justice. Quelquefois la punition se termine là, mais le plus souvent ce n'est que le prélude du Supplice capital ou des galères. »
J’invite tous ceux qui ont coutume de dire que tout « était mieux avant » à faire amende honorable !

Et pour conclure, à toutes fins (in)utiles, un petit rappel terminologique : juridique concerne ce qui se rapporte au droit, judiciaire ce qui se rapporte à la justice. Quant à juridiction, ce terme fait référence à l’action et à la compétence des tribunaux. On reste perplexe face à la dénomination – assez pléonastique -  de « tribunal judiciaire », juridiction qui est issue de la fusion des tribunaux d’instance et de grande instance. Que serait donc un tribunal qui ne serait pas judiciaire ?

dimanche 22 octobre 2023

Sous les pavés… la langue (française)

 

Nul n’ignore le pavé que jette volontiers dans la mare celui (oui celle) qui veut choquer ou faire scandale. Pas plus que les valeureux cyclistes de la course Paris-Roubaix n’ignorent les redoutables pavés de la Trouée d’Arenberg. Mais le pavé nous réserve d’autres surprises, celles-là d’ordre linguistique. Connaissez-vous le pavé de l’ours ? Cette expression désigne une action accomplie dans le but d’aider autrui mais qui, en raison de la maladresse de celui qui veut aider, se retourne en définitive contre la personne qu’on voulait aider. L’origine du pavé de l’ours se trouve – une fois de plus – chez Jean de La Fontaine, dans la fable « L’ours et l’amateur des jardins » : dans cette fable qui raconte l’amitié entre un ours et un homme, le plantigrade, voulant tuer une mouche qui s’était posée sur la tête de son ami, s’empare d’un pavé pour l’écraser ; ne mesurant pas sa force, l’ours fait, si l’on peut dire, d’un pavé deux coups et tue à la fois la mouche et son ami. L’enfer, dit-on, est pavé des meilleures intentions, n’est-ce-pas ?

Si l’on veut tenir la dragée haute à quelqu’un (nous reviendrons une autre fois à cette pittoresque expression), il vaut mieux tenir le haut du pavé. Avant l’apparition du tout-à-l’égout, les rues, pavées naturellement, avaient un profil en V : la rigole ainsi formée au milieu de la chaussée servait d’égout et charriait donc les effluents nauséabonds de la ville. Il était dont essentiel de marcher au plus près des façades des maisons pour ne pas se faire éclabousser. Lorsque les bourgeois ou les nobles croisaient les « gens du peuple », ces derniers se décalaient vers le centre de la chaussée, laissant ainsi le haut du pavé aux citoyens de haute condition. Celui qui tient le haut du pavé occupe donc une position sociale élevée et domine ceux qui n’ont pas cette chance.

Il y a fort à parier que ceux qui tiennent le haut du pavé ont également pignon sur rue. Le pignon, comme on sait, est la partie supérieure d’un mur dont le sommet porte l’extrémité du faîtage d’une maison. Mais seuls les propriétaires aisés disposaient d’un pignon donnant sur la rue. L’expression « avoir pignon sur rue » s’est appliquée, par extension, aux riches propriétaires et aux commerçants aisés. Reste à savoir si, avec le développement du cybercommerce, on parlera un jour d’entreprises ayant « Google sur web » ?

Mais restons dans la rue avec une expression amusante, connue plutôt des Parisiens : ça fait la rue Michel. Cela veut dire « cela suffit, le compte est bon ». La rue en question est la rue Michel-le-Comte situe dans le 3e arrondissement de Paris, non loin de la rue Réaumur, siège de nombreuses rédactions de journaux. Dans ce quartier très animé, les conducteurs de fiacre étaient très souvent sollicités pour déposer ou prendre en charge des journalistes. Une fois reçu le prix de la course, le cocher, au lieu de dire « ça fait le compte » disait avec humour « ça fait la rue Michel-le-Comte ». Au fil du temps, cette expression devint « ça fait la rue Michel ».

Alors que certains voulaient nous faire croire qu’on trouverait sous les pavés la plage, on ne peut qu’avoir une pensée attristée à l’endroit de tous ceux, bien trop nombreux, qui se retrouvent aujourd’hui à la rue.