samedi 12 mai 2018

Marche ou grève !

Quel rapport entre la grève au sens d'arrêt de travail, la grève en bord de mer et la Place de Grève où se déroulaient notamment les exécutions durant l'Ancien régime ? Il faut remonter à l'étymologie latine : en latin populaire (12ème siècle) grava signifie gravier et a donc donné grève (au sens de plage), tout comme graves (et ses excellents vins de la rive gauche de la Garonne) ou encore gravats.

Quant à la Place de Grève, elle fut créée au 12ème siècle sur décision du roi Louis le Jeune (Louis VII, né en 1120 et mort en 1180, qui régna de 1137 à 1180). Cette place, devenue en 1803 Place de l'Hôtel-de-Ville, tire son nom du fait qu'elle était bordée d'une étendue de sable et de gravier en bord de Seine ; ce fut l'un des principaux ports de Paris où l'on déchargeait, du bois, du blé, du vin… Véritable centre d'activité économique, la Place de Grève était donc un lieu où les hommes sans emploi trouvaient facilement du travail. Être en grève a ainsi pris la signification de "chercher du travail" : attendre l'embauche Place de Grève.

Par métonymie, le terme de grève a désigné le lieu où se réunissaient les ouvriers sans travail. C'est vers le milieu du 19ème siècle que grève prend finalement le sens de cessation volontaire et collective du travail. Cette inversion de la signification du mot grève est étonnante.

La grève peut prendre de multiples formes :

Ø  Une grève surprise est déclenchée sans dépôt préalable d'un préavis
Ø  Une grève peut être sauvage : elle est alors décidée directement par les travailleurs en l'absence de toute consigne syndicale
Ø  On connaît aussi la grève tournante, qui frappe successivement différents ateliers ou services d'une entreprise
Ø  La grève sur le tas est un mouvement dans lequel les travailleurs occupent leur lieu de travail
Ø  Quant à la grève du zèle elle consiste à travailler en respectant scrupuleusement toutes les consignes afin de ralentir l'accomplissement des tâches
Ø  Au moment où nous écrivons ces lignes, les cheminots ont déclenché une grève perlée : c'est une succession discontinue d'arrêts de travail d'une durée limitée
Ø  Et il y a bien sûr la grève générale qui s'étend à tous les secteurs d'activité dans le pays tout entier
Ø  Dans certains cas, les grévistes forment un piquet de grève, pour bloquer l'accès au lieu de travail des salariés non-grévistes.

Quant aux briseurs de grève, on les appelle parfois les jaunes, par référence au syndicalisme jaune opposé aux Rouges. D'ailleurs dans un ouvrage de 1906 intitulé "Le Socialisme et les Jaunes", le député de Brest Pierre Biétry, fondateur de la Fédération nationale des Jaunes de France, dénonce les syndicats marxistes dirigés par "ces meneurs de la gréviculture [...], vivant du travail des autres". Ce terme de gréviculture – autrement dit la culture de la grève – apparaît dès 1902 dans un dessin de presse du dessinateur Caran d'Ache paru dans Le Figaro. Le terme fait déjà polémique à l'époque et n'a donc rien d'un néologisme comme auraient pu le faire croire les débats récents autour de ce terme.


Par extension, le terme grève a également pris le sens d'arrêt d'une activité, comme par exemple dans grève de la faim. Et, qui n'a pas rêvé, un jour, de faire la grève de l'impôt ? Enfin, nous ne serions pas complets, si nous n'évoquions pas la grève du sexe, dont l'exemple le plus célèbre se trouve dans la comédie Lysistrata d'Aristophane où les femmes, menées par Lysistrata, se refusent à leurs maris pour imposer la paix et mettre fin à la Guerre du Péloponnèse.

lundi 23 avril 2018

Ceci, cela


Le billet d'aujourd'hui est consacré à quelques erreurs courantes en français, qu'on entend pourtant parfois dans la bouche de personnes qui parlent très bien notre langue. D'ailleurs, ces erreurs sont plus souvent le fait de francophones natifs que d'allophones pour qui le français est une langue étrangère.

Ceci dit ou  cela dit ?

On ne devrait pas dire ceci dit ; en effet, ceci désigne ce qui est le plus proche et, par conséquent, ce qui suit alors que cela se rapporte à ce qui est plus éloigné et donc à ce qui précède puisque, par définition, un événement passé est plus éloigné qu'un événement futur. On doit donc dire cela dit ou bien cela étant ou encore cela étant dit, voire, au risque de paraître pédant, cela posé.

Quel mode après après que ?

Après que  se construit avec l'indicatif et non pas avec le subjonctif comme on l'entend pourtant trop souvent. En effet, alors que avant que implique une éventualité et justifie donc l'emploi du subjonctif, après que se rapporte à un fait accompli et requiert donc un verbe à l'indicatif : "après que nous nous sommes rencontrés, nous avons décidé de faire un bout de chemin ensemble" ; mais "avant que nous nous soyons connus, la vie avait été bien insipide".

Malgré que : à bannir !

Malgré que fait résolument mal aux oreilles. Il est tellement facile d'utiliser quoique, bien que ou encore alors que si l'on a besoin d'une construction verbale. Et gardons malgré pour marquer une concession avec un substantif : "malgré les progrès de l'intelligence artificielle, celle-ci n'arrive pas à la cheville de la stupidité naturelle". Il y a toutefois une exception : c'est l'expression désuète malgré que j'en aie, qui signifie malgré moi, malgré mes hésitations. L'entrée malgré du CNRTL est très intéressante à cet égard.

Revenir sur

Imaginons le commentaire suivant dans un journal télévisé : "Le Gouvernement va-t-il revenir sur sa décision de baisser les impôts de 50 % ? Nous allons revenir sur ce dossier après le reportage de notre journaliste." Dans la première occurrence, l'emploi de revenir sur est correct : l'expression traduit un changement de position, l'annulation d'une décision. Dans la seconde occurrence en revanche, la formule est fautive : il aurait fallu dire "nous allons revenir à ce dossier …". L'utilisation erronée de revenir sur est extrêmement fréquent, et même certainement majoritaire dans les médias.

Sur

La préposition sur est utilisée à tort et à travers, sans doute parce que ceux qui l'emploient se refusent à faire l'effort de chercher la préposition correcte. "La semaine prochaine, je serai sur Paris", entend-on à tout bout de champ. Est-il vraiment si difficile de dire "je serai à Paris" ou bien "je serai en région parisienne" ? Quant à l'horrible "je suis sur un dossier", il évoque immanquablement chez moi l'image d'une personne assise sur un épais dossier, peut-être pour se rehausser ou, justement, pour s'asseoir dessus au sens de "ne pas tenir compte de quelque chose, être complètement indifférent".

Depuis : préposition marquant le temps

"Je vous écris d'Arcachon" et non pas "je vous écris depuis Arcachon" ! La préposition depuis marque avant tout le temps et non le lieu. Mais combien de fois entend-on "notre correspondant nous a transmis ce reportage depuis Condom-sur-Baïse", alors que la préposition de fait parfaitement l'affaire. Depuis peut cependant marquer le lieu dans la construction depuisjusqu'à : "Les Pyrénées s'étendent depuis l'Atlantique jusqu'à la Méditerranée" : mais on a ici l'idée d'une continuité qui n'est pas dénuée d'une dimension temporelle.

Près ou prêt

Là encore, la confusion est fréquente. Près de, suivi d'un verbe à l'infinitif, traduit l'idée de proximité : "il n'est pas près d'y arriver" ; en revanche "être prêt à" signifie "être disposé à" : "je suis prêt à t'écouter". Quant à quelqu'un qui est prêt à tout

Littéralement

L'emploi de l'adverbe littéralement est très curieux : en effet son sens premier est "à la lettre, dans le plein sens d'un mot". Or, dans l'usage courant, littéralement est le plus souvent employé dans le sens de figurativement, qui est pourtant l'exact opposé. Lorsqu'on dit "les prix des cigarettes ont littéralement explosé", l'adverbe donne une valeur superlative au verbe, mais personne n'a jamais vu un prix "exploser". Et lorsque quelqu'un affirme "je suis littéralement mort de fatigue", il nous parle – si l'on prend ses propos au pied de la lettre, donc dans leur sens littéral – de l'au-delà ! Quant à un joueur de tennis qui s'est fait littéralement massacrer par son adversaire, il ne nous reste plus qu'à lui souhaiter un prompt rétablissement !

vendredi 30 mars 2018

Les mots de l'huître



Je vous propose aujourd'hui de m'accompagner sur une plate ostréicole à la découverte – linguistique – de l'ostréiculture du Bassin d'Arcachon. La plate est cette embarcation à fond plat utilisée couramment par les ostréiculteurs, appelés aussi parqueurs ; avec son tirant d'eau très faible, la plate – ou bateau-bac - a remplacé la pinassotte ou petite pinasse, véritable emblème du Bassin d'Arcachon. Avant de visiter les parcs à marée basse, n'oublier pas de chausser des mastouns ou patins à vase, faute de quoi vous risquez bien vite de vous enfoncer profondément dans la vase. Et, si vous êtes accompagné par une ostréicultrice, n'oubliez d'admirer sa benaise, la coiffe traditionnelle des parqueuses.

L'élevage de l'huître est une succession d'opérations complexes et ardues réalisées avec passion par les "paysans de la mer". Tout d'abord, il convient de capter les larves d'huîtres ou naissain : à cette fin, on immerge des collecteurs, le plus souvent des tuiles chaulées. C'est le naturaliste Victor Coste qui a été le premier, en 1859, à utiliser des tuiles pour capter les larves d'huîtres ; la technique semblait concluante, à ceci près que, si le naissain, se fixait bien sur les tuiles et s'y développait, il était difficile de détacher ensuite les larves sans abîmer les coquilles. Heureusement, en 1865, un maçon arcachonnais, Jean Michelet, pense à chauler les tuiles, c'est-à-dire à les enduire d'un mélange de chaux et de sable. Les larves d'huîtres s'y fixent tout aussi bien, mais sont ensuite beaucoup plus facile à détacher.

Cette opération au cours de laquelle on détache les jeunes huîtres des collecteurs s'appelle le détroquage, à ne pas confondre avec le désatroquage, qui consiste à séparer les huîtres collées les unes aux autres. Une fois détroquées, les jeunes huîtres sont placées dans des poches grillagées appelées ambulances qui sont immergées dans les parcs où les huîtres se développeront durant trente à quarante-huit mois. A l'origine, les ambulances étaient des casiers en bois avec un fond en grillage, aujourd'hui ce sont des poches en plastique. Les ambulances sont placées dans les parcs sur des chantiers métalliques, sortes de grandes tables en métal immergées ; la culture dite "au sol" existe également. Au bout de 18 mois, on sort les ambulances pour désatroquer les huîtres avant de les immerger à nouveau pour qu'elles poursuivent leur développement.

Avant d'être commercialisées, les huîtres doivent encore être affinées, c.-à-d. nettoyées, en séjournant quelque temps dans des sortes de piscines remplies d'eau de mer, les dégorgeoirs appelés aussi les claires. Ainsi s'explique l'expression fines de claire qu'on rencontre souvent sur les cartes de restaurants.

La prochaine fois que vous verrez des huîtres dans une bourriche (mot à l'étymologie incertaine) vous penserez à ce long processus qui s'est écoulé entre le captage du naissain et le couteau de l'écailler.

samedi 24 mars 2018

La chocolatine, j'vous la mets dans une poche ?


L'"Atlas du Français de nos Régions" de Mathieu Avanzi, paru aux éditions Armand Colin, nous donne l'occasion d'un petit périple pittoresque qui nous fera découvrir les variantes régionales de notre belle langue française.

A l'heure où le château de Villers-Cotterêts, où fut signée, en 1539, la fameuse ordonnance instaurant la langue française comme langue officielle des services juridiques et administratifs, est appelé à devenir une "Cité de la francophonie" comme l'a annoncé le Président de la République le 20 mars 2018 lors de la Journée de la Francophonie, il est bon de se souvenir que, contrairement à la République, la langue française n'est pas "une et indivisible" mais se décline en de multiples variantes qui fluctuent au gré des époques et des régions.

La chocolatine mentionnée dans le titre du présent billet n'est autre que l'appellation du pain au chocolat dans le Sud-Ouest de la France. Cette même viennoiserie sera une couque au chocolat en Belgique, éventuellement un croissant au chocolat dans l'Est de la France jusqu'à la Franche-Comté, voire un petit pain au chocolat dans le Nord, l'Est et aussi en Belgique. Dans une grande partie du pays le boulanger emballera le pain au chocolat dans un sac ou un sachet ; mais dans le Sud-Ouest, on vous mettra la chocolatine dans une poche, alors qu'en Bretagne et dans l'Indre ce sera dans un pochon. En Suisse romande, en Franche-Comté et en Lorraine, ne soyez pas étonné si l'on vous propose un cornet.

Il faut se reporter à une carte de géographie pour retrouver les diverses façons de désigner un crayon. L'appellation dominante est crayon à papier en Île de France, en Normandie et dans la majorité de la moitié sud de la France. Mais ce sera un crayon de papier dans le Centre-Est, un crayon de bois dans les Hauts-de-France et les Pays-de-la-Loire, un crayon gris en Suisse, dans le Sud-Est, en Languedoc et dans le Finistère, un crayon tout court en Belgique et dans le Nord-Est. Très localisées, on trouve les appellations crayon papier dans les Côtes d'Armor et crayon mine autour de Reims.

Savez-vous ce qu'on appelle doucette en Auvergne et en Franche-Comté, rampon en Suisse, boursette dans les Pays-de-la-Loire et salade de blé en Belgique ? Eh bien c'est la salade qu'on appelle mâche dans le reste du territoire. N'hésitons pas agrémenter notre salade de mâche de quelques groseilles : ces-dernières deviennent des castilles dans une partie de la Bretagne, des gradilles dans le Cotentin, des raisinets en Suisse et des tamarins ou tramarins dans une petite partie de la Franche-Comté. Quant aux myrtilles, celles-ci se transforment en brimbelles dans une bonne partie de la Région Grand-Est et en airelles dans une petite zone d'Auvergne-Rhône-Alpes.

Indépendamment des accents régionaux, la prononciation de certaines syllabes varie également selon l'endroit où l'on se trouve. Ainsi prononce-t-on brin et brun de la même façon au nord de la Loire et en Corse, alors que la prononciation est différente au sud de la Loire et en Belgique. La répartition est pratiquement la même dans le cas d'empreinte et emprunte. Autre prononciation particulière qui fait sourire beaucoup de Français : celle du mot moins qui se prononce "moinsse" au sud de la Garonne.

J'espère que ces quelques exemples vous auront mis en appétit et que vous aurez plaisir à découvrir tous les autres dans cet Atlas du Français de nos Régions.

jeudi 1 mars 2018

Coquecigrues ou carabistouilles ?



Si je vous dis que la langue française est parfois très pittoresque, ce ne sont pas là des billevesées. L'origine de ce mot qui désigne des propos creux, vides de sens est incertaine. "Bille" pourrait venir de "beille" – boyau, du latin "botulus – et "vesée" de "vezé", qui veut dire "ventru", "gonflé" et serait dérivé de "veze", une cornemuse au 16ème siècle. Rien de tout cela n'est absolument certain et les gens qui racontent des billevesées font sûrement du vent.

Dans un champ sémantique très voisin, on trouve les balivernes. Ce terme se rencontre en 1464 dans "La Farce de Maistre Pierre Pathelin". Sans certitude, il pourrait être dérivé de la forme verbale baliverner, composée de baller – danser, tourner en dansant comme dans un bal – et de verner qui signifie "tourner sur soi-même (même origine que virer). Les propos de celui qui raconte des balivernes tournent donc doublement en rond et sont donc d'un intérêt assez limité.

Il est étonnant de voir combien de mots le français comporte pour désigner des paroles creuses, futiles. Fadaises est de ceux-là. Le terme nous vient du provençal fadeza, "sottise", lui-même dérivé de "fat" au sens de "sot", du latin "fatuus" (insensé). On retrouve cette étymologie dans les termes fada et fat (au sens moderne de l'adjectif). Des fadaises aux foutaises, il n'y a qu'un pas.

Toujours dans le même ordre d'idées, nous avons les fariboles qu'on rencontre chez Rabelais en 1532. Là encore, l'incertitude règne quant à l'étymologie du mot. Peut-être un lien avec "falibourde" ou "fallebourde" qui veut dire "sottise" en ancien français : cela nous renvoie à l'ancien provençal "falabourdol" ("bourde" = mensonge et "faillir" au sens de mentir). A moins que, plus simplement, les fariboles ne soient une altération du latin "frivolus" qui nous a donné "frivole".

Puisqu'on évoquait Rabelais à propos des fariboles, nous lui devons aussi, dans Gargantua, la locution à la venue des coquecigrues, autrement dit "jamais", comme les calendes grecques ou bien quand les poules auront des dents. La coquecigrue serait un animal improbable résultant de l'amalgame entre un "coq", une "cigogne" et une "grue" et cet animal imaginaire a engendré le sens actuel de baliverne ou d'absurdité. Cette étymologie n'est pas certaine et d'autres hypothèses existent comme nous l'apprend l'excellent Dictionnaire Historique de la Langue Française (éditions Le Robert) réalisé sous la direction d'Alain Rey et que je recommande chaudement à tous les amoureux de notre langue.

On reste dans le flou étymologique avec les calembredaines dont l'origine pourrait être semblable à celle de calembour. "Calem" pourrait se rapprocher du wallon "calauder" qui signifie bavarder et du picard "calender" (dire des balivernes). Quant aux "bredaines" qui forment la deuxième partie du mot, leur origine pourrait être la même que celle de "bredouiller". Il existe aussi la forme genevoise calembourdaine à rattacher à "bourde" qui désigne une parole en l'air.

Restons toujours dans le même domaine avec les galéjades, du provençal "galejado", plaisanterie, raillerie. A l'origine, on a, toujours en provençal, "galeja" qui signifie "plaisanter" et vient de "se gala", s'amuser, que l'on retrouve dans le verbe "galer" en ancien français ; et l'adjectif "galant" vient de là. Mesdames, faites attention aux galéjades  d'un galant homme !

J'espère que vous ne croyez pas que je vous raconte des sornettes ! Ces dernières – et une fois de plus l'origine est incertaine – viendraient de "sorne" qui signifiait en moyen français une attitude hautaine, empreinte de morgue, mais aussi plaisanterie ou moquerie. "Sorne" pourrait venir de l'ancien provençal "sorn", adjectif qui veut dire "sombre", "obscur" (cf. soir). Et cela nous conduit à l'adjectif sournois, dont le sens premier était "d'humeur sombre". Pourtant, quelqu'un qui vous raconte des sornettes n'est pas nécessairement sournois.

Il y a quelques jours, le Président de la République, en visite au Salon de l'agriculture, répliquait à un cheminot par ces termes : "… faut pas raconter de craques aux gens". Les craques, autrement dit des mensonges ou à tout le moins des exagérations, nous viennent d'un ancien sens de "craquer" qui voulait dire "mentir" par allusion au bruit que font certains oiseaux.

Nous conclurons ce billet par un hommage à nos amis belges qui ne résistent jamais à la tentation de nous raconter des carabistouilles. Mystère quant à l'origine de ce belgicisme ; peut-être un dérivé de "carabin", étudiant en médecine, qui apprécie les chansons et les blagues graveleuses ; par extension, celui qui dit n'importe quoi raconte des carabistouilles. La carabistouille est aussi un jeu de société créé en 1991, qui, après avoir disparu, a ressuscité  en 2011 sous le nom de "nonsense". C'est également un défi que se lancent des journalistes de radio et de télé et qui consiste à placer des mots absurdes dans leurs commentaires sans que l'on s'en aperçoive. Essayez, par exemple, de placer le mot carabistouille, dans un reportage sur la pêche à la baleine ou la réforme de la SNCF… C'est un jeu qui se pratique également parfois entre interprètes, n'est-ce-pas, chers collègues ?

Chères lectrices, chers lecteurs, j'espère que ce billet vous aura intéressé et ne vous aura pas donné le sentiment que je vous racontais des c……ies !

vendredi 2 février 2018

Maman les petits bateaux ...


En entreprenant ce blog, je me suis fixé un cap : arriver à bon port sans jamais perdre le nord. Avant de lever l'ancre, je me suis dit : "et vogue la galère", en espérant surtout que mon projet ne prendrait pas l'eau et ne se transformerait pas en galère.

J'ai donc largué les amarres en espérant ne pas me faire larguer. Je n'ai jamais eu la prétention d'être une figure de proue de la blogosphère ; j'espère que j'aurai le vent en poupe, que les vents me seront favorables. Après avoir mis les voiles pour quitter mon port d'attache j'ai cherché, en louvoyant, à éviter les nombreux écueils susceptibles de faire couler mon projet. En aucun cas, je ne me laisserai mener en bateau.

Il s'agit maintenant de garder le cap contre vents et marées. Il sera toujours temps, si nous rencontrions des vents contraires, de réduire la voilure. Mon propos n'est pas de faire des vagues, mais je me dresserai toujours vent debout contre tous ceux qui contribueraient au naufrage de la langue française.

Chères lectrices, chers lecteurs, souhaitez-moi bon vent ! Si, hélas, victime d'une déferlante, je devais me retrouver sous l'eau, il ne me resterait plus qu'à essayer de me consoler en prenant une biture.

vvv

La mer et la navigation sont omniprésentes dans la langue française comme les montrent les quelques expressions métaphoriques du texte ci-dessus. La plupart s'expliquent assez facilement, mais revenons tout de même sur certaines d'entre elles.

Tout d'abord, le blog : ce terme, qui est un anglicisme, est l'aphérèse (modification phonétique impliquant la perte d'un ou plusieurs phonèmes en début de mot) d'un mot composé résultant de la contraction de web log. Le log (à l'origine logbook, log signifiant bûche, morceau de bois en anglais) désigne un journal destiné à enregistrer les événements marquants d'une navigation, notamment la vitesse du bateau. Or, pour mesurer  la vitesse d'un bateau on utilisait à l'origine un morceau de bois – en français loch - fixé à une ligne dont on chronométrait la progression. Cette ligne était elle-même graduée au moyen de nœuds espacés de 14,40 m. Et c'est de là que vient l'unité de vitesse utilisée dans la marine et l'aviation, le nœud qui correspond à un mille marin (1852 mètres) par heure.

Être vent debout contre un projet, une décision … : pour un marin, un bateau est vent de bout lorsqu'il est placé face au vent, le bout désignant ici l'avant du navire ou la proue. Il est clair que le bateau ne peut alors pas avancer. Être vent debout devrait donc a priori plutôt qualifier une situation d'impuissance, d'incapacité à progresser. Si l'expression a pris aujourd'hui le sens d'une très forte opposition à quelque chose, cela vient peut-être de cette situation de "face-à-face" opposant le vent et le bateau

Et enfin, prendre une biture, expression très familière pour dire que l'on s'enivre. La biture (plus rarement bitture, le mot étant apparenté à bitte d'amarrage) désigne la longueur de chaîne de l'ancre disposée sur le pont du navire permettant de jeter l'ancre le plus rapidement possible. Mais quel rapport, donc, entre une biture et une cuite ? Deux hypothèses : afin que la chaîne se dévide le plus rapidement possible, elle était souvent disposée en zigzag, ce qui peut évoquer la démarche du matelot qui aura bu sans modération. Ou bien, sachant qu'après avoir jeté l'ancre, les marins sont arrivés au port, ils profitent alors de la terre ferme et de la liberté retrouvées pour manger copieusement et surtout boire en abondance autre chose que de l'eau.

Concluons avec la très belle devise de la Ville de Paris, Fluctuat nec mergitur. Cette devise, qui signifie "est battu par les flots, mais ne sombre pas" accompagne le navire représenté sur le blason de Paris, symbole de la puissante corporation des Nautes de Lutèce, armateurs mariniers gaulois de la tribu des Parisii. Faisant fi des tempêtes qui émaillèrent son histoire tourmentée, Paris n'a jamais sombré !

lundi 15 janvier 2018

Les fouilles curieuses de l'archéologue


S'il est bien un sport linguistique national popularisé par le célébrissime Album de la Comtesse du Canard Enchaîné, c'est bien celui de la contrepèterie. Selon le Petit Robert, ce terme nous vient de l'ancien français (1582) où contrepéter voulait dire "rendre un son pour un autre". La définition qu'en donne ce dictionnaire est la suivante : "Interversion des lettres ou des syllabes d'un ensemble de mots spécialement choisis, afin d'en obtenir d'autres dont l'assemblage ait également un sens, de préférence burlesque ou grivois".

La première contrepèterie que j'ai entendue dans la cour de récréation était : vaut-il mieux glisser dans la piscine ou pisser dans la glycine ? Voilà qui n'était pas bien méchant. Quelques années plus tard on me fit remarquer, avec un clin d'œil un peu grivois, que les jeunes filles aimaient le tennis en pension. Citons encore, parmi les grands classiques : ces femmes sont folles de la messe.

En cette saison venteuse et hivernale il n'est pas rare de ressentir un petit vent qui siffle dans la rue du quai. Mais heureusement, nous allons vers la belle saison et ce sera bientôt le printemps des élections ! Et incontestablement, les porte-mines sont préférables à leur version contrepétée. Au fil de l'histoire mouvementée du continent asiatique, combien de fois avons-nous vu la Chine se dresser à la vue des Nippons !

Les ouvrages consacrés à la contrepèterie sont légion et il hors de question, ici, de prétendre à une quelconque exhaustivité. Parmi les curiosités de cette pratique, citons les quatre formules suivantes, qui se rapportent toutes à l'univers carcéral : les cachots sont bourrés, les barreaux sont couchés, les carreaux sont bouchés et les bourreaux sont cachés.

Finalement, ce sont les contrepèteries (a priori) involontaires qui sont les plus amusantes. Personne n'a ainsi oublié le spectaculaire slogan de la chaîne d'hypermarchés Mammouth : Mammouth écrase les prix ! C'est au regretté Coluche que nous devons la découverte de cet exploit publicitaire. Plus récemment, lors de la piétonisation – controversée - des voies sur berges dans la capitale, la Mairie de Paris a déployé un grand nombre de panneaux publicitaires portant l'inscription Les berges sont à vous ! Ce n'était peut-être pas le meilleur moyen de motiver les joggeurs. En janvier 2017 on pouvait lire le titre suivant dans Le Parisien : C'est beau Magritte la nuit. Pour une fois sans la moindre grivoiserie, le te de la Tourelle dans le Pas-de-Calais serait peut-être un hébergement idéal pour les personnes souffrant de troubles obsessionnels compulsifs. Et j'avoue que je n'avais jamais repéré la contrepèterie dissimulée dans le nom de la station de métro parisienne Place des Fêtes.

Aucun domaine n'échappe à la contrepèterie. Prenons par exemple le sport : je ne suis pas certain que le sympathique joueur de tennis Lucas Pouille (permutation triple) a conscience du vilain jeu de mots auquel son patronyme peut se prêter. Quant à un international de football bien connu, il y a fort à parier que ses fans aient réclamé des buts à Cissé.

Nous conclurons cette chronique en citant la plus célèbre contrepèterie belge : il fait beau et chaud !