vendredi 30 mars 2018

Les mots de l'huître



Je vous propose aujourd'hui de m'accompagner sur une plate ostréicole à la découverte – linguistique – de l'ostréiculture du Bassin d'Arcachon. La plate est cette embarcation à fond plat utilisée couramment par les ostréiculteurs, appelés aussi parqueurs ; avec son tirant d'eau très faible, la plate – ou bateau-bac - a remplacé la pinassotte ou petite pinasse, véritable emblème du Bassin d'Arcachon. Avant de visiter les parcs à marée basse, n'oubliez pas de chausser des mastouns ou patins à vase, faute de quoi vous risquez bien vite de vous enfoncer profondément dans la vase. Et, si vous êtes accompagné par une ostréicultrice, n'oubliez pas d'admirer sa benaise, la coiffe traditionnelle des parqueuses.

L'élevage de l'huître est une succession d'opérations complexes et ardues réalisées avec passion par les "paysans de la mer". Tout d'abord, il convient de capter les larves d'huîtres ou naissain : à cette fin, on immerge des collecteurs, le plus souvent des tuiles chaulées. C'est le naturaliste Victor Coste qui a été le premier, en 1859, à utiliser des tuiles pour capter les larves d'huîtres ; la technique semblait concluante, à ceci près que, si le naissain, se fixait bien sur les tuiles et s'y développait, il était difficile de détacher ensuite les larves sans abîmer les coquilles. Heureusement, en 1865, un maçon arcachonnais, Jean Michelet, pense à chauler les tuiles, c'est-à-dire à les enduire d'un mélange de chaux et de sable. Les larves d'huîtres s'y fixent tout aussi bien, mais sont ensuite beaucoup plus facile à détacher.

Cette opération au cours de laquelle on détache les jeunes huîtres des collecteurs s'appelle le détroquage, à ne pas confondre avec le désatroquage, qui consiste à séparer les huîtres collées les unes aux autres. Une fois détroquées, les jeunes huîtres sont placées dans des poches grillagées appelées ambulances qui sont immergées dans les parcs où les huîtres se développeront durant trente à quarante-huit mois. A l'origine, les ambulances étaient des casiers en bois avec un fond en grillage, aujourd'hui ce sont des poches en plastique. Les ambulances sont placées dans les parcs sur des chantiers métalliques, sortes de grandes tables en métal immergées ; la culture dite "au sol" existe également. Au bout de 18 mois, on sort les ambulances pour désatroquer les huîtres avant de les immerger à nouveau pour qu'elles poursuivent leur développement.

Avant d'être commercialisées, les huîtres doivent encore être affinées, c.-à-d. nettoyées, en séjournant quelque temps dans des sortes de piscines remplies d'eau de mer, les dégorgeoirs appelés aussi les claires. Ainsi s'explique l'expression fines de claire qu'on rencontre souvent sur les cartes de restaurants.

La prochaine fois que vous verrez des huîtres dans une bourriche (mot à l'étymologie incertaine) vous penserez à ce long processus qui s'est écoulé entre le captage du naissain et le couteau de l'écailler.

samedi 24 mars 2018

La chocolatine, j'vous la mets dans une poche ?


L'"Atlas du Français de nos Régions" de Mathieu Avanzi, paru aux éditions Armand Colin, nous donne l'occasion d'un petit périple pittoresque qui nous fera découvrir les variantes régionales de notre belle langue française.

A l'heure où le château de Villers-Cotterêts, où fut signée, en 1539, la fameuse ordonnance instaurant la langue française comme langue officielle des services juridiques et administratifs, est appelé à devenir une "Cité de la francophonie" comme l'a annoncé le Président de la République le 20 mars 2018 lors de la Journée de la Francophonie, il est bon de se souvenir que, contrairement à la République, la langue française n'est pas "une et indivisible" mais se décline en de multiples variantes qui fluctuent au gré des époques et des régions.

La chocolatine mentionnée dans le titre du présent billet n'est autre que l'appellation du pain au chocolat dans le Sud-Ouest de la France. Cette même viennoiserie sera une couque au chocolat en Belgique, éventuellement un croissant au chocolat dans l'Est de la France jusqu'à la Franche-Comté, voire un petit pain au chocolat dans le Nord, l'Est et aussi en Belgique. Dans une grande partie du pays le boulanger emballera le pain au chocolat dans un sac ou un sachet ; mais dans le Sud-Ouest, on vous mettra la chocolatine dans une poche, alors qu'en Bretagne et dans l'Indre ce sera dans un pochon. En Suisse romande, en Franche-Comté et en Lorraine, ne soyez pas étonné si l'on vous propose un cornet.

Il faut se reporter à une carte de géographie pour retrouver les diverses façons de désigner un crayon. L'appellation dominante est crayon à papier en Île de France, en Normandie et dans la majorité de la moitié sud de la France. Mais ce sera un crayon de papier dans le Centre-Est, un crayon de bois dans les Hauts-de-France et les Pays-de-la-Loire, un crayon gris en Suisse, dans le Sud-Est, en Languedoc et dans le Finistère, un crayon tout court en Belgique et dans le Nord-Est. Très localisées, on trouve les appellations crayon papier dans les Côtes d'Armor et crayon mine autour de Reims.

Savez-vous ce qu'on appelle doucette en Auvergne et en Franche-Comté, rampon en Suisse, boursette dans les Pays-de-la-Loire et salade de blé en Belgique ? Eh bien c'est la salade qu'on appelle mâche dans le reste du territoire. N'hésitons pas agrémenter notre salade de mâche de quelques groseilles : ces-dernières deviennent des castilles dans une partie de la Bretagne, des gradilles dans le Cotentin, des raisinets en Suisse et des tamarins ou tramarins dans une petite partie de la Franche-Comté. Quant aux myrtilles, celles-ci se transforment en brimbelles dans une bonne partie de la Région Grand-Est et en airelles dans une petite zone d'Auvergne-Rhône-Alpes.

Indépendamment des accents régionaux, la prononciation de certaines syllabes varie également selon l'endroit où l'on se trouve. Ainsi prononce-t-on brin et brun de la même façon au nord de la Loire et en Corse, alors que la prononciation est différente au sud de la Loire et en Belgique. La répartition est pratiquement la même dans le cas d'empreinte et emprunte. Autre prononciation particulière qui fait sourire beaucoup de Français : celle du mot moins qui se prononce "moinsse" au sud de la Garonne.

J'espère que ces quelques exemples vous auront mis en appétit et que vous aurez plaisir à découvrir tous les autres dans cet Atlas du Français de nos Régions.

jeudi 1 mars 2018

Coquecigrues ou carabistouilles ?



Si je vous dis que la langue française est parfois très pittoresque, ce ne sont pas là des billevesées. L'origine de ce mot qui désigne des propos creux, vides de sens est incertaine. "Bille" pourrait venir de "beille" – boyau, du latin "botulus – et "vesée" de "vezé", qui veut dire "ventru", "gonflé" et serait dérivé de "veze", une cornemuse au 16ème siècle. Rien de tout cela n'est absolument certain et les gens qui racontent des billevesées font sûrement du vent.

Dans un champ sémantique très voisin, on trouve les balivernes. Ce terme se rencontre en 1464 dans "La Farce de Maistre Pierre Pathelin". Sans certitude, il pourrait être dérivé de la forme verbale baliverner, composée de baller – danser, tourner en dansant comme dans un bal – et de verner qui signifie "tourner sur soi-même (même origine que virer). Les propos de celui qui raconte des balivernes tournent donc doublement en rond et sont donc d'un intérêt assez limité.

Il est étonnant de voir combien de mots le français comporte pour désigner des paroles creuses, futiles. Fadaises est de ceux-là. Le terme nous vient du provençal fadeza, "sottise", lui-même dérivé de "fat" au sens de "sot", du latin "fatuus" (insensé). On retrouve cette étymologie dans les termes fada et fat (au sens moderne de l'adjectif). Des fadaises aux foutaises, il n'y a qu'un pas.

Toujours dans le même ordre d'idées, nous avons les fariboles qu'on rencontre chez Rabelais en 1532. Là encore, l'incertitude règne quant à l'étymologie du mot. Peut-être un lien avec "falibourde" ou "fallebourde" qui veut dire "sottise" en ancien français : cela nous renvoie à l'ancien provençal "falabourdol" ("bourde" = mensonge et "faillir" au sens de mentir). A moins que, plus simplement, les fariboles ne soient une altération du latin "frivolus" qui nous a donné "frivole".

Puisqu'on évoquait Rabelais à propos des fariboles, nous lui devons aussi, dans Gargantua, la locution à la venue des coquecigrues, autrement dit "jamais", comme les calendes grecques ou bien quand les poules auront des dents. La coquecigrue serait un animal improbable résultant de l'amalgame entre un "coq", une "cigogne" et une "grue" et cet animal imaginaire a engendré le sens actuel de baliverne ou d'absurdité. Cette étymologie n'est pas certaine et d'autres hypothèses existent comme nous l'apprend l'excellent Dictionnaire Historique de la Langue Française (éditions Le Robert) réalisé sous la direction d'Alain Rey et que je recommande chaudement à tous les amoureux de notre langue.

On reste dans le flou étymologique avec les calembredaines dont l'origine pourrait être semblable à celle de calembour. "Calem" pourrait se rapprocher du wallon "calauder" qui signifie bavarder et du picard "calender" (dire des balivernes). Quant aux "bredaines" qui forment la deuxième partie du mot, leur origine pourrait être la même que celle de "bredouiller". Il existe aussi la forme genevoise calembourdaine à rattacher à "bourde" qui désigne une parole en l'air.

Restons toujours dans le même domaine avec les galéjades, du provençal "galejado", plaisanterie, raillerie. A l'origine, on a, toujours en provençal, "galeja" qui signifie "plaisanter" et vient de "se gala", s'amuser, que l'on retrouve dans le verbe "galer" en ancien français ; et l'adjectif "galant" vient de là. Mesdames, faites attention aux galéjades  d'un galant homme !

J'espère que vous ne croyez pas que je vous raconte des sornettes ! Ces dernières – et une fois de plus l'origine est incertaine – viendraient de "sorne" qui signifiait en moyen français une attitude hautaine, empreinte de morgue, mais aussi plaisanterie ou moquerie. "Sorne" pourrait venir de l'ancien provençal "sorn", adjectif qui veut dire "sombre", "obscur" (cf. soir). Et cela nous conduit à l'adjectif sournois, dont le sens premier était "d'humeur sombre". Pourtant, quelqu'un qui vous raconte des sornettes n'est pas nécessairement sournois.

Il y a quelques jours, le Président de la République, en visite au Salon de l'agriculture, répliquait à un cheminot par ces termes : "… faut pas raconter de craques aux gens". Les craques, autrement dit des mensonges ou à tout le moins des exagérations, nous viennent d'un ancien sens de "craquer" qui voulait dire "mentir" par allusion au bruit que font certains oiseaux.

Nous conclurons ce billet par un hommage à nos amis belges qui ne résistent jamais à la tentation de nous raconter des carabistouilles. Mystère quant à l'origine de ce belgicisme ; peut-être un dérivé de "carabin", étudiant en médecine, qui apprécie les chansons et les blagues graveleuses ; par extension, celui qui dit n'importe quoi raconte des carabistouilles. La carabistouille est aussi un jeu de société créé en 1991, qui, après avoir disparu, a ressuscité  en 2011 sous le nom de "nonsense". C'est également un défi que se lancent des journalistes de radio et de télé et qui consiste à placer des mots absurdes dans leurs commentaires sans que l'on s'en aperçoive. Essayez, par exemple, de placer le mot carabistouille, dans un reportage sur la pêche à la baleine ou la réforme de la SNCF… C'est un jeu qui se pratique également parfois entre interprètes, n'est-ce-pas, chers collègues ?

Chères lectrices, chers lecteurs, j'espère que ce billet vous aura intéressé et ne vous aura pas donné le sentiment que je vous racontais des c……ies !

vendredi 2 février 2018

Maman les petits bateaux ...


En entreprenant ce blog, je me suis fixé un cap : arriver à bon port sans jamais perdre le nord. Avant de lever l'ancre, je me suis dit : "et vogue la galère", en espérant surtout que mon projet ne prendrait pas l'eau et ne se transformerait pas en galère.

J'ai donc largué les amarres en espérant ne pas me faire larguer. Je n'ai jamais eu la prétention d'être une figure de proue de la blogosphère ; j'espère que j'aurai le vent en poupe, que les vents me seront favorables. Après avoir mis les voiles pour quitter mon port d'attache j'ai cherché, en louvoyant, à éviter les nombreux écueils susceptibles de faire couler mon projet. En aucun cas, je ne me laisserai mener en bateau.

Il s'agit maintenant de garder le cap contre vents et marées. Il sera toujours temps, si nous rencontrions des vents contraires, de réduire la voilure. Mon propos n'est pas de faire des vagues, mais je me dresserai toujours vent debout contre tous ceux qui contribueraient au naufrage de la langue française.

Chères lectrices, chers lecteurs, souhaitez-moi bon vent ! Si, hélas, victime d'une déferlante, je devais me retrouver sous l'eau, il ne me resterait plus qu'à essayer de me consoler en prenant une biture.

vvv

La mer et la navigation sont omniprésentes dans la langue française comme les montrent les quelques expressions métaphoriques du texte ci-dessus. La plupart s'expliquent assez facilement, mais revenons tout de même sur certaines d'entre elles.

Tout d'abord, le blog : ce terme, qui est un anglicisme, est l'aphérèse (modification phonétique impliquant la perte d'un ou plusieurs phonèmes en début de mot) d'un mot composé résultant de la contraction de web log. Le log (à l'origine logbook, log signifiant bûche, morceau de bois en anglais) désigne un journal destiné à enregistrer les événements marquants d'une navigation, notamment la vitesse du bateau. Or, pour mesurer  la vitesse d'un bateau on utilisait à l'origine un morceau de bois – en français loch - fixé à une ligne dont on chronométrait la progression. Cette ligne était elle-même graduée au moyen de nœuds espacés de 14,40 m. Et c'est de là que vient l'unité de vitesse utilisée dans la marine et l'aviation, le nœud qui correspond à un mille marin (1852 mètres) par heure.

Être vent debout contre un projet, une décision … : pour un marin, un bateau est vent de bout lorsqu'il est placé face au vent, le bout désignant ici l'avant du navire ou la proue. Il est clair que le bateau ne peut alors pas avancer. Être vent debout devrait donc a priori plutôt qualifier une situation d'impuissance, d'incapacité à progresser. Si l'expression a pris aujourd'hui le sens d'une très forte opposition à quelque chose, cela vient peut-être de cette situation de "face-à-face" opposant le vent et le bateau

Et enfin, prendre une biture, expression très familière pour dire que l'on s'enivre. La biture (plus rarement bitture, le mot étant apparenté à bitte d'amarrage) désigne la longueur de chaîne de l'ancre disposée sur le pont du navire permettant de jeter l'ancre le plus rapidement possible. Mais quel rapport, donc, entre une biture et une cuite ? Deux hypothèses : afin que la chaîne se dévide le plus rapidement possible, elle était souvent disposée en zigzag, ce qui peut évoquer la démarche du matelot qui aura bu sans modération. Ou bien, sachant qu'après avoir jeté l'ancre, les marins sont arrivés au port, ils profitent alors de la terre ferme et de la liberté retrouvées pour manger copieusement et surtout boire en abondance autre chose que de l'eau.

Concluons avec la très belle devise de la Ville de Paris, Fluctuat nec mergitur. Cette devise, qui signifie "est battu par les flots, mais ne sombre pas" accompagne le navire représenté sur le blason de Paris, symbole de la puissante corporation des Nautes de Lutèce, armateurs mariniers gaulois de la tribu des Parisii. Faisant fi des tempêtes qui émaillèrent son histoire tourmentée, Paris n'a jamais sombré !

lundi 15 janvier 2018

Les fouilles curieuses de l'archéologue


S'il est bien un sport linguistique national popularisé par le célébrissime Album de la Comtesse du Canard Enchaîné, c'est bien celui de la contrepèterie. Selon le Petit Robert, ce terme nous vient de l'ancien français (1582) où contrepéter voulait dire "rendre un son pour un autre". La définition qu'en donne ce dictionnaire est la suivante : "Interversion des lettres ou des syllabes d'un ensemble de mots spécialement choisis, afin d'en obtenir d'autres dont l'assemblage ait également un sens, de préférence burlesque ou grivois".

La première contrepèterie que j'ai entendue dans la cour de récréation était : vaut-il mieux glisser dans la piscine ou pisser dans la glycine ? Voilà qui n'était pas bien méchant. Quelques années plus tard on me fit remarquer, avec un clin d'œil un peu grivois, que les jeunes filles aimaient le tennis en pension. Citons encore, parmi les grands classiques : ces femmes sont folles de la messe.

En cette saison venteuse et hivernale il n'est pas rare de ressentir un petit vent qui siffle dans la rue du quai. Mais heureusement, nous allons vers la belle saison et ce sera bientôt le printemps des élections ! Et incontestablement, les porte-mines sont préférables à leur version contrepétée. Au fil de l'histoire mouvementée du continent asiatique, combien de fois avons-nous vu la Chine se dresser à la vue des Nippons !

Les ouvrages consacrés à la contrepèterie sont légion et il hors de question, ici, de prétendre à une quelconque exhaustivité. Parmi les curiosités de cette pratique, citons les quatre formules suivantes, qui se rapportent toutes à l'univers carcéral : les cachots sont bourrés, les barreaux sont couchés, les carreaux sont bouchés et les bourreaux sont cachés.

Finalement, ce sont les contrepèteries (a priori) involontaires qui sont les plus amusantes. Personne n'a ainsi oublié le spectaculaire slogan de la chaîne d'hypermarchés Mammouth : Mammouth écrase les prix ! C'est au regretté Coluche que nous devons la découverte de cet exploit publicitaire. Plus récemment, lors de la piétonisation – controversée - des voies sur berges dans la capitale, la Mairie de Paris a déployé un grand nombre de panneaux publicitaires portant l'inscription Les berges sont à vous ! Ce n'était peut-être pas le meilleur moyen de motiver les joggeurs. En janvier 2017 on pouvait lire le titre suivant dans Le Parisien : C'est beau Magritte la nuit. Pour une fois sans la moindre grivoiserie, le te de la Tourelle dans le Pas-de-Calais serait peut-être un hébergement idéal pour les personnes souffrant de troubles obsessionnels compulsifs. Et j'avoue que je n'avais jamais repéré la contrepèterie dissimulée dans le nom de la station de métro parisienne Place des Fêtes.

Aucun domaine n'échappe à la contrepèterie. Prenons par exemple le sport : je ne suis pas certain que le sympathique joueur de tennis Lucas Pouille (permutation triple) a conscience du vilain jeu de mots auquel son patronyme peut se prêter. Quant à un international de football bien connu, il y a fort à parier que ses fans aient réclamé des buts à Cissé.

Nous conclurons cette chronique en citant la plus célèbre contrepèterie belge : il fait beau et chaud !

jeudi 11 janvier 2018

Des chiffres et des lettres


On pourrait certainement consacrer un livre entier à la place des chiffres dans la langue. Nous nous limiterons à quelques exemples particuliers. Là où, hier, nous demandions son numéro de téléphone à une personne, les jeunes d'aujourd'hui disent simplement : tu me donnes ton 06. Même si, en France, les numéros de téléphone mobile (ou cellulaire comme on dit au Québec) peuvent également commencer par le préfixe 07, c'est le 06 qui domine largement la scène. Cette expression, légèrement familière, ne se rencontre pas seulement dans le 9-3 (se prononce "neuf-trois"), voire le 93 (prononcer "neuf cube"). C'est souvent ainsi qu'on qualifie le département de la Seine-Saint-Denis qui porte le numéro 93. Aucun autre département ne bénéficie d'un traitement semblable. Petite digression non-linguistique à ce sujet : lorsque que les nouvelles plaques minéralogiques ne mentionnant plus le numéro du département ont été introduites de France, la nostalgie de ce dernier a été telle que quasiment tous les automobilistes ont fait usage de la possibilité qui leur était offerte de faire figurer le numéro de département (avec le logo de la Région) à droite de l'immatriculation.

Pour indiquer à un interlocuteur qu'on l'entend, ou plus précisément, qu'on le comprend parfaitement, il n'est pas rare de lui dire "je vous reçois 5 sur 5" : cette expression nous vient des communications radiotéléphoniques aéronautiques ou maritimes ; lors de l'établissement de la communication, on note, sur une échelle de 1 à 5, la qualité de cette dernière. Cette locution s'est imposée dans le langage courant, mais uniquement pour confirmer qu'on a parfaitement compris son interlocuteur ; dans le cas contraire, on ne lui dira pas "je vous ai reçu 2 sur 5", mais on lui demandera simplement de réexpliquer son propos.

Le nombre 36 se rencontre dans deux expressions qui n'ont rien à voir l'une avec l'autre : voir 36 chandelles et être au 36ème dessous. La première renvoie à l'étourdissement causé par un choc violent, ce choc pouvant être physique ou psychologique. La sensation d'éblouissement qui s'en suit est sans doute à l'origine de la métaphore des chandelles. Mais pourquoi 36 ? Quant au 36ème dessous, c'est là qu'on se retrouve lorsqu'on se sent très déprimé, piteux, en situation d'échec. L'expression nous viendrait du théâtre où les dessous désignent les niveaux situés sous la scène ; c'est là qu'on entrepose les accessoires et que s'activent les machinistes. Quand la pièce est vraiment mauvaise et abondamment sifflée, les acteurs ne voient pas d'autre issue que de se réfugier dans les dessous. A l'origine, on parlait du 3ème dessous (l'Opéra Garnier à Paris compte ainsi trois niveaux inférieurs). Comme la langue aime bien exagérer, le 3ème dessous est devenu le 14ème dessous (disparu de nos jours même si on le trouve chez Proust) et finalement le 36ème dessous. Difficile de tomber plus bas !

Quand on se pare de ses plus beaux habits, on se met, dit-on, sur son 31. Voilà une expression à l'origine bien mystérieuse. Jusqu'au 15ème siècle, on connaissait le trentain, un tissu de qualité supérieure, mais l'expression se mettre sur son 31 date, elle, du 19ème. Autre hypothèse : l'existence de la "tenue de combat T31" revêtue par les militaires lors des prises d'armes. Mais le nom (T31) de cette tenue ne vient-il pas justement de l'expression sur son 31 ? Je vous livre mon hypothèse personnelle : une référence à la soirée du 31 (décembre) où chacun s'efforce d'être tiré à 4 épingles. Si l'on veut présenter un carré de tissu sous son meilleur jour, c'est en le fixant au moyen de 4 épingles (aux 4 coins), qu'on lui donnera le plus bel aspect. Par extension, cette expression qualifie une tenue vestimentaire particulièrement nette et bien en place.

Un mouton à 5 pattes (c'est également le titre d'un film d'Henri Verneuil sorti en 1954) désigne quelque chose de hors-norme, d'exceptionnel. Le patron qui cherche à recruter un mouton à 5 pattes, a bien peu de chances de trouver un candidat répondant à des exigences aussi particulières. A l'inverse, quelqu'un ou quelque chose qui ne casse pas 3 pattes à un canard, est d'une très grande banalité. L'extrême rareté dans l'univers des canards à 3 pattes, rendrait tout à fait exceptionnelle une personne qui réussirait cet exploit consistant à casser 3 pattes à un canard. Le verbe casser prend ici le sens d'"avoir un effet retentissant, spectaculaire" (comme dans ça ne casse pas des ruines, ça ne casse pas des briques, ou, plus simplement, ça ne casse rien).

Quoi qu'il en soit, il vaut mieux éviter d'être la 5ème roue du carrosse, dont l'utilité est extrêmement réduite, pour ne pas dire nulle ! Mais c'est peut-être tout de même préférable à la position du 13ème à table !

vendredi 5 janvier 2018

Coup de théâtre !


Le terme même de théâtre (ainsi que ses dérivés théâtral, théâtraliser etc.) se distingue déjà par une graphie unique dans la langue française, à savoir un "e" accent aigu suivi d'un "a" accent circonflexe. Cette particularité ne justifierait pas d'y consacrer tout un billet. Ce qui nous intéresse aujourd'hui, c'est le vocabulaire propre au théâtre et ses fréquents emplois métaphoriques dans la langue française.

Pour assister à un événement quel qu'il soit, le mieux n'est-il pas d'être installé aux premières loges ? Les artistes ont des loges qui leur permettent de se maquiller ou de changer de costume. Mais les loges d'une salle de spectacle constituent un emplacement de choix, habituellement réservé aux spectateurs de marque (et fortunés). Quant aux premières loges, ce sont celles qui bénéficient de l'emplacement le plus favorable pour suivre la pièce.

La baignoire, quant à elle, est une loge située légèrement au-dessus du parterre ; elle tire sans doute son nom de la forme convexe du muret qui sépare cette loge du reste de la salle et qui lui donne un air de baignoire. En tout état de cause, mieux vaut un siège d'orchestre (la partie avant du parterre, parfois réservée à l'orchestre), de baignoire ou en loge, que de se retrouver au paradis ou au poulailler, c.-à-d. la partie la plus élevée de la salle et par conséquent la plus éloignée de la scène. L'origine de poulailler est incertaine : nous retiendrons l'explication du Littré de 1880 : "La partie du théâtre élevée et la plus incommode, les spectateurs y étant juchés par gradins comme sur un perchoir ; c'est le milieu du dernier étage". Quant au paradis, qui désigne la même zone de façon beaucoup plus poétique, il tire sans doute son nom de sa position très haute, qui plus est au voisinage du plafond de la salle souvent orné de scènes mythologiques ou religieuses. Le film de Marcel Carné Les Enfants du paradis (1945) évoque l'atmosphère populaire de cette partie d'un théâtre.

Les trois coups annoncent le début de la pièce. Cette tradition connaît plusieurs explications : peut-être une évocation de la Trinité ou bien trois saluts, l'un pour la prétendante côté jardin, le second pour le machiniste côté cour et le troisième pour le public. Le sens de prétendante dans ce contexte nous échappe et nous serions heureux de recevoir tout éclaircissement à ce sujet. Les trois coups sont frappés au moyen d'un bâton nommé brigadier : au départ, le brigadier était un ouvrier dirigeant une équipe ou brigade, chargé de frapper les trois coups. Par métonymie, le brigadier a ensuite désigné le bâton employé à cette fin.

Le côté cour désigne le côté droit de la scène vu de la salle, et le côté jardin le côté gauche. Ces termes viennent de l'époque où la troupe de la Comédie Française était installée, à partir de 1770, dans la Salle des machines du Palais des Tuileries : ce lieu, également appelé Théâtre des Tuileries était une vaste salle de spectacle aujourd'hui disparue qui donnait d'un côté sur la Cour du Louvre et de l'autre sur le Jardin des Tuileries. Moyen mnémotechnique pour se souvenir de l'emplacement de la cour et du jardin : J. C. (comme Jésus Christ ou Jules César, avec le "J" de Jardin à gauche et le "C" de Cour à droite).

Qui n'a jamais dit merde ! à quelqu'un pour l'encourager avant un examen ou un entretien d'embauche par exemple ? Cette expression viendrait du théâtre : plutôt que de souhaiter "bonne chance" – formule qui porte malheur – à un acteur ou un membre de la production on lui dit merde ! A l'époque où les spectateurs se faisaient déposer au théâtre en calèche, le volume de crottin produit par les chevaux était bien sûr proportionnel au nombre de spectateurs. En disant merde ! aux artistes, on leur souhaitait beaucoup de crottin, autrement dit beaucoup de spectateurs.

En attendant le prochain billet, je vais continuer d'explorer les coulisses de la langue française.